Maïté Louis, violoniste
Présente-toi, en quelques mots. D’où viens-tu, qu'est-ce qui t’a amené vers la musique…
Je suis violoniste depuis aussi loin que remontent mes premiers souvenirs. Le violon n’a jamais été une activité parmi d’autres : il a toujours été un langage, une évidence, une manière d’être au monde.
J’ai donné mes premiers concerts professionnels à l’âge de neuf ans, et joué en soliste avec orchestre dès treize ans. Très tôt, la scène s’est imposée comme un espace naturel, pour ne pas dire organique.
Le choix professionnel, lui, n’a jamais été une hésitation. Il ne s’agissait pas de décider si la musique ferait partie de ma vie — mais plutôt de comprendre comment je pourrais lui consacrer la mienne, avec exigence, engagement et profondeur.
Quel cursus as-tu effectué ? Comment étaient les études pour toi ?
Mon parcours est assez original, car je ne suis jamais passée par le cursus traditionnel d’un conservatoire. J’ai oscillé entre cours privés, école de violon et masterclasses.
À treize ans, j’ai intégré la Haute École de Musique de Genève en Bachelor dans la classe de Marie-Annick Nicolas, puis j’ai poursuivi en Master de soliste auprès de Jean-Pierre Wallez. En parallèle, j’ai eu la chance de travailler régulièrement en masterclasses avec Ivry Gitlis — une rencontre artistique marquante, d’une immense liberté.
J’ai profondément aimé mes années à la HEM. Bien que très jeune, je me suis sentie entourée et soutenue avec beaucoup de bienveillance, tant par l’administration que par les professeurs et les autres étudiants. Je donnais déjà de nombreux concerts, tout en poursuivant ma scolarité en France ; cela demandait une organisation rigoureuse, mais tout s’est déroulé avec fluidité.
Avec le recul, je vois ce parcours comme une construction sur mesure : à la fois structurée et libre, exigeante et profondément humaine.
Où en es-tu dans ta carrière ? Quel est ton quotidien d’artiste ?
Je crois que je suis arrivée à un moment de ma vie où tout ce que j’ai construit depuis l’enfance trouve une forme d’unité.
La scène demeure le centre vivant de mon parcours. Jouer en soliste, porter un programme, entrer dans le silence d’une salle et sentir cette tension commune qui précède la première note — cela reste une nécessité profonde. Les concerts jalonnent mon année, chacun étant l’aboutissement d’un travail souterrain, patient, parfois invisible. C’est un rapport au temps long, à la maturation, qui s’est également prolongé dans mes enregistrements chez le label Calliope. Le studio impose une autre vérité que la scène : plus nue, plus définitive. Mes disques sont des traces de ces périodes de recherche intense, presque des cristallisations.
Très naturellement, ce chemin artistique s’est doublé d’un besoin de transmission. L’enseignement en France puis au Conservatoire populaire de Genève n’est pas une activité périphérique ; il fait partie de mon équilibre. Accompagner de jeunes musiciens dans la construction de leur pensée artistique, de leur autonomie, de leur exigence intérieure me semble indissociable de mon propre travail d’interprète. Enseigner oblige à clarifier, à approfondir, à rester en mouvement. Les livres que j’ai publiés aux Éditions Delatour France sont nés de cette nécessité : mettre en mots ce que l’expérience de la scène et des années d’étude m’ont appris, structurer une réflexion sur le geste, le son, la présence.
Depuis quelques années, un autre espace s’est ouvert, celui des grandes entreprises. J’y parle de leadership, de présence, de gestion de la pression — mais au fond, je parle toujours de la même chose : de responsabilité, d’écoute, d’engagement. Je n’ai pas le sentiment de faire plusieurs métiers ; je déploie simplement les mêmes principes dans différents contextes.
Mon quotidien est une alternance de répétitions, d’écriture, de préparation pédagogique et de voyages. Avec le temps, j’ai compris que la qualité artistique dépend aussi d’un équilibre plus large : prendre soin du corps comme d’un instrument à part entière, nourrir l’esprit par la culture et les rencontres, préserver des temps de silence et de repos. La carrière n’est pas une succession d’événements, mais une construction organique, qui demande autant de discipline que de respiration.
Rétrospectivement, quels éléments-clés t’ont aidé dans ta vie professionnelle ?
Les concours internationaux ont été des moments charnières. Ils m’ont confrontée à mes limites, à la pression, à la comparaison permanente. J’ai compris assez tôt que je ne pourrais pas franchir certains seuils uniquement par la tension ou par la volonté. Il m’a fallu transformer ma manière de travailler : introduire davantage de calme, de réflexion, de conscience du geste. Et surtout, apprendre une forme de bienveillance envers moi-même, sans jamais renoncer à l’exigence.
Les résultats obtenus ont été importants, bien sûr. Mais le véritable cap était intérieur. C’est en retrouvant une stabilité, une clarté, que j’ai pu avancer.
Et au centre de tout, il y a toujours eu la joie.
La joie de jouer, d’entrer dans le son, de sentir la vibration se déployer dans une salle. La joie de partager, d’enseigner, de voir un élève comprendre soudainement quelque chose d’essentiel. La joie plus intime aussi, celle qui donne sens aux heures de travail solitaire.
Avec le temps, je me suis rendu compte que chaque décision importante devait passer par une question simple : est-ce que cela va me rendre plus profondément heureuse, ou apporter davantage de beauté au monde ? Cette boussole m’a aidée à faire des choix parfois exigeants, mais cohérents.
La résilience permet de durer.
La joie, elle, donne la direction.
Y a-t-il des choses que tu aurais aimé savoir en sortant des études ?
En sortant des études, j’étais préparée artistiquement, mais beaucoup moins à la réalité concrète du métier.
Le passage entre le cadre structurant de la Haute École de Musique et l’après a été plus abrupt que je ne l’imaginais. Pendant des années, tout est organisé autour de vous : les cours, les échéances, les projets. Puis soudain, le cadre disparaît. Il faut tracer seul sa trajectoire, définir sa stratégie, créer ses opportunités, gérer l’administratif, la communication, les contacts, les négociations… tout en continuant à travailler son instrument au plus haut niveau.
Je crois que j’aurais aimé être davantage accompagnée dans cette transition. Non pas sur le plan artistique, mais sur le plan logistique et structurel. Comprendre plus tôt que la carrière ne repose pas uniquement sur la qualité musicale, mais aussi sur une organisation solide, une vision à long terme, et parfois une véritable équipe.
Le monde des agences et du management artistique peut être précieux, bien sûr, mais il ne remplace pas toujours cet accompagnement global dont un jeune artiste aurait besoin au moment de se lancer. Il m’a fallu apprendre en marchant, parfois dans une certaine solitude.
Avec le recul, cette période m’a obligée à développer une autonomie et une clarté stratégique qui me servent encore aujourd’hui. Mais si je devais formuler un souhait pour les jeunes musiciens, ce serait qu’ils soient mieux préparés à cette dimension entrepreneuriale du métier — sans que cela altère leur profondeur artistique.