Pierrot lunaire a été composé pour une diseuse de cabaret. Les cabarets littéraires étaient des lieux de réunion pour les artistes et les intellectuels ; ils sont liés à la bohème de la fin du 19e siècle (en France, le plus célèbre fut le Chat noir ; Schönberg officia au début du siècle dans un cabaret berlinois non moins célèbre, l’Überbrettl, et y composa quelques chansons, les Brett-Lieder). Albertine Zehme, qui commanda l’œuvre à Schönberg, faisait régulièrement des lectures de poèmes avec un accompagnement musical, dans la tradition du mélodrame. À cette époque, Schönberg vivait à Berlin, où il enseignait.
Dans Pierrot, il chercha à intégrer une voix à demi parlée, ou parlée-chantée (Sprechgesang), à l’écriture instrumentale. Il envisagea cette partition, écrite très rapidement, comme une étude pour un projet plus important.
En choisissant d’utiliser un ensemble de cinq musiciens au centre duquel se trouve le piano, Schönberg invente l’ensemble de musique contemporaine, avec ses trois familles instrumentales : les cordes (violon, alto et violoncelle), les vents (flûte, flûte piccolo, clarinette, clarinette basse) et le piano (c’est le violoniste qui joue l’alto, le clarinettiste qui joue la clarinette basse, et le flûtiste qui joue le piccolo). Chacun des 21 mélodrames offre une combinaison instrumentale différente, donnant à la sonorité une fonction importante. De même, chacun possède une forme spécifique : libre, durchkomponiert, ou référencée (valse, barcarolle, sérénade, passacaille, fugue).
Contrairement aux formations de chambre traditionnelles avec piano, celle de Pierrot lunaire ne vise pas l’homogénéité et la fusion des timbres, mais au contraire leur différenciation, en lien avec une écriture essentiellement contrapuntique. L’œuvre frappa Stravinsky lorsqu’il l’entendit à Berlin peu après sa création.
Pierrot lunaire est divisée en trois grandes parties composées chacune de 7 pièces. La figure de Pierrot renvoie à celle de l’artiste incompris ; elle était courante dans la littérature de la fin du 19e siècle (Verlaine, Mallarmé), notamment dans la poésie symboliste, courant auquel se rattache le belge Albert Giraud, auteur des poèmes que Schönberg choisit pour son œuvre, mais dans une traduction allemande d’Otto Erich Hartleben.
Les mélodies de Frank Martin s’inscrivent dans l’esthétique française de la mélodie. En choisissant de soutenir la voix avec des instruments tels que la flûte et le piano ou la flûte et l’alto dans les Chants de Noël et les Sonnets à Cassandre, écrits à 26 années de distance, Martin fait écho aux mélodies avec instruments de Stravinsky, Ravel ou Delage, dont la composition, en 1913, avait été stimulée par l’exemple du Pierrot lunaire sans toutefois en reprendre l’esthétique : à l’expressionnisme de Schönberg et à la virtuosité de son écriture instrumentale, Martin oppose ainsi une musique douce d’une grande fluidité, fondée sur des lignes mélodiques souples qui évoquent par moments les temps anciens, et que les instruments se contentent d’accompagner. Nulle recherche ici d’une expressivité poussée à ses limites, comme chez Schönberg, mais celle de la pure beauté et d’une grande simplicité. À l’émancipation de la dissonance chez Schönberg, Martin oppose un diatonisme légèrement coloré par des notes étrangères, l’un des seuls liens que l’on puisse trouver entre les deux compositeurs étant la recherche de concision.