
Le professeur Matteo Mota étudie comment les plantes adventices, aussi appelées mauvaises herbes, peuvent devenir des alliées en agroécologie. Il expérimente l’impact du rhinanthe dans la lutte contre les graminées envahissantes.
Arrachées sans même un regard, les plantes adventices, communément appelées mauvaises herbes, font pourtant pleinement partie de la richesse des jardins et des cultures. «C’est une végétation spontanée, qui pousse là où on ne l’a pas volontairement semée, explique Matteo Mota, professeur HES assistant au sein du groupe de recherche Plantes et pathogènes à la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture (HEPIA). Leurs incroyables capacités d’adaptation leur permettent de supporter les contraintes des milieux cultivés.»
Avec le projet Biopar, le malherbologue, ou spécialiste de ces plantes adventices, s’intéresse au rhinanthe. «Dans une approche agroécologique, cette plante largement répandue en Europe pourrait offrir aux producteur·trice·s une solution naturelle pour contrôler certaines adventices indésirables.»

Le rhinanthe, une plante des prairies et adventice occasionnelle. © HEPIA / M. Mota
«Les plantes adventices peuvent être de redoutables concurrentes pour les cultures puisqu’elles profitent des mêmes ressources, souligne Matteo Mota. Le rumex est un bon exemple: un seul pied peut donner jusqu’à 60'000 graines par an, pouvant rester viables plus de 60 ans dans les sols. Ainsi lorsqu’il s’installe, le problème peut se prolonger bien au-delà de la saison en cours.»
Les plantes adventices n’ont cependant pas que des défauts puisqu’elles peuvent rendre une multitude de services gratuitement:

Champ de rhinanthes © HEPIA / M. Mota
Du haut de ses 15 à 50 centimètres, le rhinanthe velu se reconnait dans les champs grâce à ses fleurs jaune citron en forme de clochettes. Le rhinanthe est une plante hémiparasite, c’est-à-dire qu’elle est capable de réaliser sa propre photosynthèse mais qu’elle implante également «de petits suçoirs» dans les systèmes racinaires des plantes voisines pour y prélever de l’eau et des nutriments, en particulier chez les graminées.
Or, les graminées représentent une problématique majeure parmi les plantes adventices agricoles. Le chiendent, le ray-grass, le pâturin figurent au tableau des plus connues. «Nous voulons tester si la présence de rhinanthe affaiblit efficacement les graminées dans différents contextes agricoles, détaille le professeur de l’institut Terre-Nature-Paysage (inTNP). Cette méthode permettrait de limiter sélectivement leur propagation avec moins d’interventions mécaniques ou chimiques.»
L’idée a émergé d’un constat de terrain. «Je collabore régulièrement avec des agricultrices et des agriculteurs, alors quand un vigneron a expliqué qu’il avait observé que le rhinanthe limitait ses mauvaises herbes, j’ai voulu vérifier scientifiquement si ses pratiques étaient reproductibles.»
Des études menées dans les prairies de fauche le démontrent déjà: le rhinanthe agit comme un ingénieur végétal sur son écosystème. Sa présence induit des modifications de l’environnement, amenant de nouvelles espèces. «Côté animal, le castor tient le même rôle. En modifiant les cours d’eau, les castors façonnent de nouvelles zones humides, des barrages, des plans d’eau, créant ainsi des habitats pour d’autres espèces telles que les libellules, les chauves-souris, etc. En bloquant les graminées dominantes, le rhinanthe crée des espaces pour une plus grande diversité d’espèces, en particulier des fleurs pollinisées par les insectes.»

Champ de rhinanthes © HEPIA / M. Mota
«Les ravageurs constituent un défi majeur en arboriculture fruitière. Les auxiliaires de culture peuvent contribuer à limiter leur développement, mais ils ont besoin d’habitats diversifiés et de ressources florales. Or, lorsque les couverts végétaux sont dominés par des graminées, ces ressources deviennent rares. Avec le projet Biopar, nous proposons une approche originale: utiliser du rhinanthe comme levier de biocontrôle des graminées afin de favoriser une flore plus favorable aux auxiliaires entre les rangées de fruitiers», soutient Matteo Mota.
Ce «désherbant naturel sélectif» n’est cependant pas applicable à toutes les situations, puisque le rhinanthe est légèrement toxique pour les bovins. De plus, lorsqu’il envahit les prairies fourragères, il peut engendrer entre 10 et 40% de baisse de rendement, en réduisant fortement les graminées. Son image reste ainsi traditionnellement négative dans le milieu agricole. «Nous prévoyons plutôt de le tester en arboriculture fruitière et en viticulture, où cette baisse de rendement du couvert serait positive puisqu’elle entrainerait une moindre concurrence envers la culture et diminuerait le nombre de fauches nécessaires.»
Financé par la HES-SO, le projet Biopar a débuté en 2025 et se poursuivra jusqu’en 2027. Il se déploie en trois volets:
Le projet Biopar vise à vérifier dans quelles conditions le rhinanthe peut devenir un outil fiable de gestion des graminées et des couverts végétaux. Dès l’automne 2026, des essais seront initiés chez des producteur·trice·s dans le cadre de travaux de Bachelor de la filière Agronomie. «Des solutions naturelles comme celles-ci motivent nos étudiant·e·s à contribuer concrètement à la transition agroécologique.»

La parcelle en pleine terre, située sur le site de Lullier et divisée en 160 placettes. © HEPIA / M. Mota

Étude en laboratoire. © HEPIA / M. Mota
Des pots disposés sur les balcons aux jardins privés, la réflexion autour des mauvaises herbes s’applique à tous les espaces verts. «Je conseille avant tout d’apprendre à reconnaitre les plantes adventices pour les appréhender correctement, soutient Matteo Mota, professeur HES assistant. Toutes ne sont pas problématiques, surtout dans un contexte amateur: elles protègent et améliorent le sol, certaines attirent les insectes pollinisateurs ou servent d’abri aux auxiliaires, ennemis naturels des ravageurs. En évitant le désherbage systématique, on peut soutenir ses plantations, tout en limitant les efforts.»
Certaines adventices doivent toutefois être surveillées, à l’instar des espèces exotiques invasives comme le solidage du Canada, mais aussi des plantes indigènes très compétitives comme le liseron des champs ou le chiendent rampant, capables de former des populations denses et difficiles à maîtriser. «En revanche, d’autres espèces cohabitent souvent sans grand problème avec les cultures, comme certaines véroniques ou le pourpier.» Ces invitées se révèlent même parfois comestibles, comme le pourpier ou la bourrache, dont la fleur bleue possède un goût iodé.
Photo vignette: © HEPIA / M. Mota