
Grâce à leurs capacités de conservation des éléments naturels, les tourbières enregistrent l’évolution des civilisations humaines. Cette plongée historique sera présentée le vendredi 6 février 2026 dans le cadre des «Rencontres de l’Eau».
Archiver les changements de civilisation, tel est le pouvoir des tourbières. Ces systèmes aquatiques, présents dans les lieux froids et humides, gardent en mémoire le milieu naturel qui les entoure. «Les tourbières donnent de véritables leçons de patrimoine, appuie Patrice Prunier, professeur HES ordinaire à la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture de Genève (HEPIA) et responsable de l’Institut Terre Nature et Paysage. Elles permettent de retracer l’évolution des végétaux et de l’activité humaine sur plusieurs milliers d’années. Elles sont précieuses pour la conservation de la mémoire de notre évolution.»
Les tourbières se forment par l’accumulation de matières organiques mal ou non décomposées. Elles sont structurées par des sphaignes, mousses spongieuses qui forment des tapis capables de retenir l’humidité et de prévenir la décomposition des éléments organiques, notamment du pollen. Ainsi, en sondant le sol en profondeur, les chercheur·euse·s retrouvent couches par couches le passé écologique de la région. En outre, elles constituent de puissants puits de carbone.
Patrice Prunier s’est associé à la palynologue Pascale Ruffaldi – spécialiste de l'étude des grains de pollen et des spores –, de l’Université Marie et Louis Pasteur de Besançon en France. Avec le soutien du Syndicat Mixte du Salève, ils se sont penchés sur les milieux tourbeux des crêtes du genevois, et notamment la tourbière de Praz Fauraz, située à 1'300 mètres d’altitude sur le Salève.
«L’humain a conditionné la composition et l’évolution de la végétation, explique le professeur également responsable de la filière Gestion de la nature et du groupe de recherche écologie végétale appliquée à l’aménagement et la conservation (EVA). Les crêtes du Salève ont été marquées par cinq grands états, cinq changements de civilisation.»
Les enregistrements commencent au 11e siècle avant JC, à la fin de l’Âge du bronze, où les sapinières dominent le paysage. Quelques siècles plus tard, à l’Âge du fer, les premières traces d’exploitation et de tourbières composées de sphaignes apparaissent.

Carotte de sondage prélevée à la tourbière de Praz Fauraz. © HEPIA/P. Prunier
L’époque gallo-romaine marque ensuite le début des pâturages, de la culture de céréales et de fruits à coques sur les versants du Salève. Au Moyen-Âge, l’exploitation des pâturages et l’extension des alpages se généralise. Enfin, alors que l’époque contemporaine a relâché la pression sur la nature en privilégiant l’utilisation du charbon, du pétrole et du gaz, la forêt réapparaît, mais les sols et le climat ayant changé, ce ne sont plus des sapins, mais des épicéas qui s’élèvent sur les crêtes.
La majorité des tourbières suisses ont disparues au fil des siècles, asséchées pour l’agriculture ou exploitées pour l’industrie – comme combustible ou comme terreau. Elles sont désormais protégées depuis 1987, suite à l'acceptation de l'initiative «Rothenthurm». Des projets nationaux de restauration sont également en cours, notamment dans les cantons de Neuchâtel et du Jura.
Pour répondre à ce nouvel essor, HEPIA propose un Certificate of Advanced Studies (CAS) sur l’hydroécologie des marais. Lancée en 2024, ce cursus forme des spécialistes à la gestion et la conservation des milieux tourbeux.
Le professeur Patrice Prunier présentera cette recherche dans le cadre des «Rencontres de l’Eau», le vendredi 6 février. Pour sa 14e édition, l’événement explore l’importance de l’eau dans l’écosystème genevois. «Les lacs et les rivières ne sont pas les seuls éléments liés à l’eau de notre paysage. Les étangs, les eaux souterraines, les sources ou encore les tourbières constituent des exemples de catégories cruciales, mais sous-représentées de systèmes aquatiques.»
La journée, organisée en partenariat avec la Maison de la Rivière et l’unité de recherche-action le ColLaboratoire de l’Université de Lausanne, se déroulera sur le site de l’HEPIA.
Photo vignette: © G. Prunier