
La pollution lumineuse s’étend en Suisse et impacte la faune et la flore nocturnes. Pour comprendre le phénomène, les équipes de l’HEPIA cartographient les territoires et les corridors d’obscurité encore préservés.
L’obscurité totale devient rare. Depuis 1990, les émissions lumineuses en Suisse ont augmenté de plus de 70%. Avec ses 44’000 luminaires, le canton de Genève éclaire une grande partie de son territoire, a constaté l’Office cantonal de l'agriculture et de la nature (OCAN). Conséquence: les animaux et les insectes nocturnes peinent à s’orienter, ils sont attirés ou repoussés de leurs zones d’alimentation, ce qui entraîne à terme une perte de biodiversité.
Claude Fischer, professeur HES ordinaire à la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture (HEPIA) et responsable du groupe Utilisation durable des ressources naturelles (UDRN), travaille depuis plus de huit ans sur le sujet de l’obscurité. Avec Laurent Huber, adjoint scientifique HES, ils ont développé une méthode permettant de cartographier les espaces encore sombres, et ceux altérés par une source de lumière. «Nous avons fixé la limite à 250 mètres d’éblouissement, puisque les observations montrent que les animaux se déplacent principalement à l’intérieur de cette limite d’ombre.»
Avec le soutien de l’Office fédéral de l'environnement (OFEV) et des offices cantonaux qui ont pu les mandater, ils délimitent ainsi des «trames». Ce terme désigne un concept d’information écologique permettant de caractériser des structures du paysage. Une trame se caractérise par sa continuité, les corridors marquent la connexion entre les «réservoirs de biodiversité». Les trames vertes correspondent aux forêts, les trames jaunes aux espaces agricoles, les trames bleues à l’eau et les trames noires aux couloirs d’obscurité.
La lumière artificielle exerce un double effet sur les animaux: elle attire certaines espèces, les poussant à se mettre en danger, ou elle les repousse, les forçant à s’éloigner davantage de leurs zones d’alimentation. «De nombreux éclairages publics engendrent une pollution lumineuse, particulièrement problématique dans les corridors de déplacement des animaux, notamment ceux des espèces nocturnes comme les chauves-souris, ou des grands mammifères comme les cerfs», explique le professeur Claude Fischer. Avec son équipe, il suit depuis plusieurs années des cervidés équipés de colliers GPS dans le bassin genevois, afin de comprendre leurs habitudes.
Les chercheurs travaillent aussi en collaboration avec l’association Chauves-souris Genève. «Pour les espèces lucifuges, la lumière représente une barrière infranchissable. Elles ont besoin de corridors noirs continus.»
Le Plan lumière de la Ville de Genève, révisé en 2021, vise à repenser l’éclairage public afin de limiter la pollution lumineuse. Dans cet objectif, les lumières décoratives installées sous les ponts, comme celui de la Coulouvrenière, ont par exemple été supprimées, afin de recréer un corridor de vol pour les chauves-souris. «L’effet est immédiat: dès que l’obscurité revient, les animaux réempruntent les zones sombres.»
Superposition du continuum nocturne et du réseau écologique genevois © HEPIA
La pollution lumineuse touche également la santé humaine. Elle entraîne des troubles du sommeil, puisque la lumière réduit la sécrétion de mélatonine, l’hormone du sommeil régulée par le rythme circadien. L’absence d’obscurité perturbe aussi les cycles du microbiome intestinal et favorise les cancers ainsi que les crises cardiaques.
Les types de lumières jouent aussi un rôle: les LED, avec leur éclairage blanc, sont particulièrement néfastes pour la faune. Une autre piste d’amélioration consisterait à moduler les intensités d’éclairage en fonction des besoins réels de l’espace public.
«Le canton de Genève a fait faire en 2013 une orthophotographie nocturne de la région», détaille le professeur de l’institut Terre-Nature-Paysage (inTNP). Ce type de photographie aérienne corrige les déformations dues au relief, à l’inclinaison de la prise de vue et la distorsion de l’objectif. Le résultat offre une image unique, superposable à une carte. Routes, champs, étendues d’eau, chaque élément peut y être visualisé avec précision, ainsi que la position des sources de lumières artificielles.
«La carte nous a permis d’identifier les sources de lumières, et ainsi de modéliser les corridors d’obscurité existants», explique le duo de chercheur. Pour les autres cantons étudiés qui ne possédaient pas ces orthophotographies, Claude Fischer et Laurent Huber ont utilisé des images satellites. «Pour s’assurer de la justesse de cette méthode, nous avons comparé les prises de vue satellites à l’orthophotographie de Genève. Les données sont moins précises, mais les espaces éteints ou éclairés se révèlent clairement lisibles.» Le professeur travaille désormais à affiner ses résultats.
Photo vignette: Carte de la pollution lumineuse du Grand Genève. © Système d'information du territoire genevois (SITG)