
Le groupe de recherche Énergie, climat, environnement, architecture de l’HEPIA mesure depuis des années l’impact de la chaleur urbaine sur le vivant. Ces spécialistes préconisent des solutions d’aménagement pour contrer les sensations d’étouffement.
«Le vivant, autant humain que végétal, souffre du réchauffement climatique. Les villes doivent impérativement s’adapter pour rester vivables et désirables.» Reto Camponovo est professeur honoraire à l’institut du paysage, d'architecture, de la construction et du territoire (inPACT) de la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture de Genève (HEPIA). Avec son équipe, il s’intéresse à l’influence du milieu bâti sur le ressenti thermique et le bien-être du vivant dans les territoires urbanisés.
«Nos recherches se basent sur la métrologie, soit l’observation et les prise de mesures sur le terrain, détaille le professeur. Nous montrons concrètement que la chaleur en ville est une problématique autant de santé que d’écologie. Nos résultats créent une base de connaissances solide pour accompagner les changements urbanistiques et politiques.»
Avec Sébastien Lorenzini, assistant HES du groupe Énergie, climat, environnement, architecture, ils viennent de publier aux éditions MētisPresses «La ville fait son climat», un livre qui retrace plus de 15 ans de recherche. Disponible en librairie depuis le 17 avril 2026, l’ouvrage expose comment comprendre et adapter les espaces urbains face aux fortes chaleurs.
Auparavant marginales, les vagues de chaleurs s’intensifient et se répètent. «Chaque été repousse les limites du supportable, atteignant 39,7°C à Genève [en 2015] – un record jamais observé depuis 1864», note l’ouvrage.
Conçu au sein du laboratoire énergie, climat, environnement, architecture (LECEA) de l’HEPIA, le microclimatmètre (µCM) révolutionne la mesure du ressenti du vivant en ville. Grâce à ses capteurs et ses caméras hémisphériques, l’instrument porté comme un sac à dos enregistre plus de 30 paramètres qui impactent le ressenti physiologique: l’intensité du rayonnement solaire, la température ambiante, la chaleur dégagée au sol, sa matière, le bruit, l’humidité, la vitesse du vent, la pollution atmosphérique, etc.
«Des "yeux" ont été ajoutés aux capteurs avec deux caméras hémisphériques qui permettent d’associer sans ambiguïté les mesures à la situation urbanistique réelle.» Le tout est enregistré toutes les secondes, et recoupé avec des mesures de géolocalisation en temps réel.

Le microclimatmètre (µCM) © HEPIA / R. Camponovo
«Le climat et ses variations se mesurent à hauteur d’humain, là où on marche, où l’on vit, où les enfants jouent, soutient le professeur. Les sensations ne sont pas perceptibles dans les modélisations numériques. Les mesures de terrain à l’échelle du corps rapportent une réalité concrète.»
Plusieurs facteurs influencent le phénomène d’îlot de chaleur en ville:
Ces combinaisons déterminent combien les espaces urbanisés retiennent la chaleur et ralentissent la dissipation nocturne. Par exemple, une rue à l’asphalte noir entre des immeubles serrés emmagasinera beaucoup plus de chaleur qu’une maison donnant sur un parc à l’herbe mouillée. Selon les relevés du microclimatmètre, sous une température de 29°C, le sol asphalté sombre montera à 48°C, un sol minéral affichera 37°C, un sol d’herbe naturelle restera à 30°C alors qu’un sol amortissant en caoutchouc, comme ceux présents sur les aires de jeux pour enfants, atteindra les 64°C.

Récolte de données © HEPIA / R. Camponovo
Afin de limiter la surchauffe urbaine et d’améliorer l’hospitalité de l’espace public, le professeur plaide en faveur de la redécouverte de mesures naturelles ainsi que pour une réflexion urbanistique et architecturale plus responsable – appelée urbanisme climatique. «Moins de béton noir qui emmagasine la chaleur, plus de place pour la végétation qui par son ombrage naturel protège et bloque les rayonnements du soleil.» Dans une situation où la température de l’air est de 29°C, au soleil la température ressentie sera de 33°C, à l’ombre d’un parasol 31,5°C et à l’ombre d’un arbre elle descend à 27°C.
Extrait du livre «La ville fait son climat» © HEPIA / R. Camponovo
De manière générale, l’expert trouve que «les villes ont été beaucoup trop minéralisées et la végétation ainsi que les sols en milieux urbains négligés. Par conséquent, tout chauffe, et la végétation n’a plus assez d’espace ni de sols de qualité pour s’épanouir.» Les arbres plantés à proximité des façades vitrées souffrent par exemple de la forte réflexion du rayonnement solaire, provoquée par l’effet miroir de ces surfaces, un phénomène qui affecte tout autant le vécu des piétons.
Pour l’expert, les politiques publiques, les urbanistes, les architectes doivent désormais intégrer la notion de climat à leurs plans d’aménagement. «Cela passera par l’intégration du végétal au sein du projet, avec des voies d’eau, des ombrages, des matériaux qui accumulent peu la chaleur, une morphologie urbaine mieux réfléchie, etc. «C’est une opportunité unique pour ré-inventer la ville», ajoute-t-il.
Sous oublier de la patience: «Les arbres grandissent lentement. Ils déploieront leur ombrage dans une trentaine d’année.» En prévision, certaines villes investissent dans des pépinières. «Une mesure d’avenir qui permet d’anticiper le besoin de végétation en amont, afin d’ensuite implanter des arbres un peu grandis dans l’espace public», commente le professeur.
Face à la prégnance de la question, Reto Camponovo et Sébastien Lorenzini animent une formation continue à l’HEPIA. La première édition, actuellement en cours, affiche complet.
La sortie du livre «La ville fait son climat» sera célébrée lors d’une présentation publique ouverte à toutes et tous le mardi 2 juin 2026, de 12h à 13h30, sur le site Prairie de l’HEPIA.
Photo vignette: © HEPIA / R. Camponovo