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  • Issue publie les réflexions critiques, pratiques et théoriques menées au sein de la HEAD – Genève
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Dossier #16

Profession : travailleur·euse créatif·ve. Artistes et designers face au grand chantier du travail

Vous le savez peut-être déjà : nous sommes entré·es dans l’ère VUCA (Volatile, Uncertain, Complex, Ambiguous). Dans ce monde mouvant, il est désormais impossible de se projeter à plus de deux ou trois ans. Le climat change et avec lui la société, ses habitudes et ses acquis. C’est ce que le théoricien anglo-polonais Zygmunt Bauman appelait la société « moderne-liquide » : les êtres agissent dans des situations qui se modifient, avant même que leurs façons d’agir ne réussissent à se traduire en habitudes. À l’ère « solide » de la production succéderait celle, fluide et incertaine, des consommateur·ices, incapables de tirer un enseignement durable de leurs expériences, le cadre et les conditions dans lesquelles celles-ci se déroulent changeant sans cesse.

Est-ce à ce rythme effréné du changement que l’on doit le phénomène du Big Quit ? Dans la foulée de la crise covid, plus de 4 millions d’Américain·es ont donné leur démission et nombre d’entre elleux se sont filmé·es sur TikTok en claquant la porte. Le réseau social chinois est rapidement devenu l’espace d’un forum citoyen autour du travail, sujet aux plus de 50 milliards de vues cumulées. Au cœur du débat : le sens de l’engagement et du don de soi dans la sphère professionnelle, avec cette question revenant en boucle : puisque le covid a redéfini la composante sociale du travail, à quoi sert-il désormais, s’il n’apporte ni nouvelle expérience, ni bien-être ?

Issu du latin « tripaliare », littéralement tourmenter, torturer avec le trepalium, travailler signifie en ancien français « faire souffrir ». Comme verbe transitif, il revêt aussi le sens d’agiter, de transformer (travailler la pâte à pain). Dans l’idéal, le travail serait ainsi le terrain possible d’une transformation de soi, par l’entremise d’expériences nouvelles. Mais, alors que le nombre de burnouts explose, celui-ci doit impérativement garantir une certaine qualité de vie. Les entreprises le savent, cet aspect qui possède désormais son propre acronyme QCVT (qualité des conditions de vie au travail) est désormais un prérequis de tout recrutement. Dans un monde où l’on prévoit de moins en moins, le temps court d’un quotidien heureux prime sur l'accumulation des biens à long terme et il s’agit de le faire valoir pour convaincre que l’effort consenti en vaut la peine.

Du côté de la création, la stabilité du travail n’a pas lieu d’être et le monde VUCA paraît exister de longue date. Toutefois, la définition de la profession et la façon de s’y projeter connaissent elles aussi des mutations. Comment les créateur·ices envisagent-iels aujourd’hui leur avenir ? Quel rapport entretiennent-iels à leur carrière ? Ce mot a-t-il encore un sens et, si oui, lequel ? Peut-on déléguer, mimer les rôles de l’entreprise ou doit-on inventer une alternative à cette organisation du travail ? En 1973, Ivan Illich attirait l’attention sur le risque d’une trop grande dépendance à l’industrie : « Une société qui définit le bien comme la satisfaction maximale du plus grand nombre de gens par la plus grande consommation de biens et de services industriels mutile de façon intolérable l’autonomie de la personne. Une solution politique de rechange à cet utilitarisme définirait le bien par la capacité de chacun de façonner l’image de son propre avenir Ivan Illich, La convivialité, Paris : Seuil, 1973, p. 31 ». En prônant l’« autonomie créatrice » et une société « conviviale » reposant sur l’accès libre aux outils de la communauté, le penseur de l’écologie politique théorisait avant l’heure la crise de sens que traverse la Génération Z. Décroissance, bien-être, changement climatique et précarité des acquis : la relation au travail des designers et des artistes se réinvente, alors que leur contribution n’a jamais paru aussi indispensable pour penser l’avenir.  Dans ce dossier réunissant les contributions critiques d’alumni·ae et d’enseignant·es de la HEAD, nous donnons la parole à celleux qui questionnent cette relation à la profession.

Dans un entretien, le designer graphique Etienne Mineur commente son exploration des plateformes de génération d’images et spécule sur l’évolution des métiers de la création face à cette automatisation du dessin. Aude Fellay et Emilie Meldem débattent avec Giulia Mensitieri, autrice du Plus beau métier du monde (2018) de la manière créer des alliances entre les créateur·trices et les forces productives de l’industrie de la mode. Dans deux de ses films, l’artiste et alumna Lou Cohen explore avec un humour grinçant le monde professionnel contemporain. Des cabinets de recrutement aux start-up, elle imagine des situations où le coaching et les rapports de pouvoir se combinent et s’entrechoquent au dépend de travailleur·euses en auto-performance d’elleux-mêmes. Dans son mémoire de Master TRANS dont nous publions de larges extraits, Eva Meister revient sur son quotidien d’étudiante, dicté par la nécessité de financer ses études par des petits boulots. En écho à Services d’Andrea Fraser, revisitée et commentée par l’équipe du Master CCC, la curatrice et alumna Julie Marmet revient sur le mouvement Wages for Wages against et fait le point sur le salaire des artistes, tandis que Yoan Mudry interroge, dans une suite de peintures et installations, la représentation mondialisée du travail sur Google.

Bonne lecture !    

Image de couverture : still du film Alexandre le bienheureux, d'Yves Robert, 1968. © Gaumont  

par
  • Julie Enckell Julliard
  1. Ivan Illich, La convivialité, Paris : Seuil, 1973, p. 31
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  • départementarchi. intérieurarts visuelscom. visuelledesign mode
  • sujetactivismecapitalismeéconomieidentitésnarrationphilosophiepolitiquetechniquetravail
  • publié le 21 décembre 2022
  • permalien https://www.hesge.ch/head/issue/issues/issue-16-profession-travailleureuse-creatifve-julie-enckell-julliard
  • licence CC BY-SA 4.0
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  • L'art c'est du travail

    par
    • Julie Marmet

    Ces dernières années, de multiples initiatives ont réclamé une meilleure rémunération des artistes. Le succès de ces campagnes témoigne d’un changement salutaire du statut d’artiste, resté trop longtemps associé à une vision romantique de l’art qu’on pratique par passion et non comme un travail justifiant rétribution. Dans ce texte, l’artiste et chercheuse Julie Marmet, qui s’investit au sein de Visarte Genève en faveur des droits des artistes, revient sur la généalogie de ce mouvement et spécule sur la manière dont cette intégration des artistes au monde des travailleur·euses redéfinit la notion même de travail.

  • Quand on s'adresse à toi, tu souris

    par
    • Lou Cohen
    • Sylvain Menétrey

    Présentation de deux films de l’artiste Lou Cohen qui explorent avec un humour grinçant le monde professionnel contemporain. Des cabinets de recrutement aux start-up, elle imagine des situations où le coaching et les rapports de pouvoir se combinent et s’entrechoquent au dépend de travailleur·euses en performance d’elleux-mêmes.

  • Mode et anthropologie : chassé-croisé autour de la question du travail

    par
    • Aude Fellay
    • Emilie Meldem
    • Giulia Mensitieri

    Important livre d′anthropologie, Le plus beau métier du monde (La Découverte, 2018) de Giulia Mensitieri menait une enquête de terrain sur les conditions de travail des travailleur·sexs de la mode. La chercheuse démontre que l′image du luxe masque et justifie la réalité précaire des employé·exs de ce secteur. Par le biais d′un long entretien contradictoire, Aude Fellay et Emilie Meldem, elles-mêmes critiques de l′amalgame qu′elles voient dans le livre entre design de mode et publicité des objets, tentent de co-construire avec l′anthropologue une approche qui s′inscrit dans la pratique.

  • Étudiant·ex – Artiste – Travailleur·eusex

    par
    • Eva Meister

    Pendant ses études, Eva Meister a multiplié les boulots d’étudiant·e·x·s, nécessaires à son autonomie financière d’enfant d’une famille non privilégiée. Dans son mémoire de Master TRANS, cette alumna revenait sur cette activité et son articulation avec sa pratique d’artiste et ses études. À partir d’un constat sur la précarité et le risque d’enlisement de ce triple statut, elle évoque la manière dont l’art permet de s’auto-représenter et par là même d’objectiver la condition salariale et les contraintes quotidiennes. Nous publions ici de larges extraits de ce mémoire ainsi que des dessins de l’artiste en lien avec son travail.

  • Peintre de la semaine

    par
    • Julie Enckell Julliard
    • Yoan Mudry

    Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt a fameusement distingué le travail, lié à l’activité corporelle et à sa reproduction, de l’œuvre qui transcende la vie individuelle. Peindre n’en est pas moins une activité qui recouvre, par ses aspects physiques et matériels, les réalités du travail, tout en offrant une autonomie par rapport à ce champ qui lui ouvre un espace critique. Dans cet entretien réalisé dans son atelier genevois, le peintre Yoan Mudry parle des questions pratiques et comptables liées à son processus de production et de la possibilité, par la peinture, de commenter les représentations uniformisées de la vie au travail proposées par Google.

  • L’automatisation pour ou contre les designers

    par
    • Sylvain Menétrey
    • Etienne Mineur

    Designer graphique et enseignant qui s’intéresse depuis longtemps aux questions d’interactivité, Etienne Mineur a commencé à expérimenter avec les plateformes de génération d’images par intelligence artificielle comme DALL·E ou Midjourney pour créer de la typographie. Testant les limites de ces outils, en demandant par exemple des lettrages en crème chantilly en forme de crustacés, il est parvenu à produire des images qu’il juge peu concevables sans cette aide. Il détaille ses observations dans cet entretien et spécule sur l’évolution des métiers de la création face à cette automatisation du dessin.