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À partir de la seconde moitié du XXe siècle, le rôle et les significations des objets domestiques sont devenus un sujet d’étude en sciences sociales. À partir de l’essor de la société de consommation, les objets n’étaient plus achetés uniquement dans le but de remplir des fonctions utilitaires. Au sein des classes moyennes, ils servaient surtout de repères symboliques à partir desquels les individus ou les groupes d’individus pouvaient se démarquer les un·es des autres. Cette observation constitue le point de départ de La Distinction, un ouvrage de Pierre Bourdieu qui — sur la base d’entretiens — montre comment les choix vestimentaires, les goûts musicaux et littéraires, ou les critères qui guident l’achat d’un canapé ou d’une cafetière sont des éléments déterminants pour comprendre la position sociale des individus. Dans cette optique sociologique, les goûts et les choix qui président à l’achat d’objets de consommation ne sont jamais neutres. Ils expriment surtout des désirs d’appartenance et de distinction.
Dans son enquête photographique, Aurore Mesot mobilise des méthodes et des réflexions qui relèvent de l’analyse sociologique. Cependant, son objectif ne consiste pas à dévoiler ou critiquer certains comportements singuliers de l’économie capitaliste. Il s’agit plutôt de montrer comment un objet totalement ordinaire peut devenir « un témoin muet de nos joies, de nos peines et de nos souvenirs ». Les objets sont des réceptacles qui expriment surtout comment la complexité et la poésie se logent dans la banalité. Grâce à des séries d’entretiens avec cinq femmes plus âgées, l’artiste nous invite à remonter le temps à travers les arrangements de leurs environnements domestiques. Des souvenirs se bousculent sur les étagères et chacun d’entre eux porte l’empreinte du temps qui passe.
Comme dans À la recherche du temps perdu, Aurore Mesot nous invite à interpréter les évocations qui nous viennent de l’utilisation des objets de notre quotidien. Ceux-ci sont chargés de mille et une aventures singulières, mais — comme la madeleine — certains occupent une place à part dans le grand musée de la mémoire. Une pendule neuchâteloise, de la dentelle, une chemise, un briquet ou une cassette VHS, une collection d’images montrent les objets accompagnés de légendes précises. Dans cette recherche, ils deviennent des fragments à partir desquels il devient possible de cheminer dans les mystères de l’intimité. Ils sont des témoins d’une humanité où les flots turbulents des joies et des souffrances ont fini par s’estomper.
— Joël Vacheron