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Sur les trois dernières photographies de la série de Fabrizio Arena, le Greyhound s’enfonce dans la nuit. Les photographies montrent le néon clignotant d’un bus de la célèbre compagnie américaine qui transporte les passagers·ères à travers le pays à moindre frais, depuis que l’industrie automobile a progressivement supplanté le transport ferroviaire.
Mais commençons par le commencement. Notre regard se pose, dans la première photographie, sur un paysage vallonné, puis sur une petite maison bleue derrière deux grands arbres dépouillés de leur feuillage. De la neige recouvre le sol, le ciel est d’un bleu délavé. Un plan d’ensemble, nous apprend le cinéma, sert généralement à introduire le lieu où se déroulera la suite des événements. Ceux-ci seront racontés par le vétéran de guerre Frank Bradish et sa famille qui vivent dans la maison bleue à proximité de la ville américaine Pocatello, dans l’Idaho. Mais ils seront également contés par Fabrizio Arena ou par ce qu’il veut en révéler. Pendant six jours, il a accompagné Frank Bradish dans sa vie quotidienne, le suivant jusqu’en ville où il travaille comme concierge de bar. L’artiste en livre les fragments visuels d’espaces intérieurs et extérieurs. Il capte des visages, notamment celui de Frank, qui nous fixe directement tandis que son neveu et sa mère détournent leur regard vers un ailleurs lointain ou vers la télévision. Sur une autre photographie, on aperçoit les deux hommes munis d’une arme, la plaque métallique criblée de trous témoignant des exercices de tir. Le mouvement initial se réduit au vif contraste entre la luminosité du soleil très bas et l’ombre portée projetée sur le paysage, les objets et les visages. Les photographies apparaissent ainsi comme des réflexions, compositions et surfaces mettant en valeur les couleurs et les structures. Celle des objets quotidiens étalés, de la neige mouchetée, des plis et du lissé des visages, ou encore des couvertures de lit.
Fabrizio Arena semble être préoccupé par la question de savoir comment les réalités peuvent être documentées et si les réalités vécues peuvent, en effet, être démontrées. Photographiées dans des formats variés – petit (35 mm), moyen (6 × 6) et grand (4 × 5”) – imprimées en différentes tailles, le rythme sous-tendant la série questionne notre façon de voir et la manière dont notre regard est guidé. Le récit de Fabrizio Arena ne met pas à l’honneur les médailles de combattants méritants, mais dévoile ses observations quotidiennes d’une vie fragmentée, longtemps après la guerre. Il révèle ainsi une narration complexe et ambiguë qui explore l’écart entre image fixe et en mouvement (autant intérieur qu’extérieur).
À la fin de la série, le Greyhound poursuit sa course dans la nuit. Soudain, on se demande si « Dépôt de bus » ne revient pas à se rapporter à l’enseigne d’un cinéma qui ne cesserait de vendre le prétendu rêve américain.
— Annette Amberg