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La voix de ce qu’il reste, la voie de ceux qui restent
L’exil peut être forcé ou choisi, mais il implique toujours une rupture des liens qu’une personne, une famille ou une communautéentretenaient avec un lieu propre. Le départ signifie l’abandon des habitudes, des visages, des atmosphères qui, dans leur banalité quotidienne, participaient à rendre un environnement familier ou « naturel ». L’arrivée dans un pays d’accueil implique de s’adapter à une nouvelle réalité et cette acclimatation passe par la valeur particulière accordée à certains souvenirs, à des aliments, des objets, des mots ou des musiques qui — d’une génération à l’autre — vont renforcer la cohésion d’une famille en maintenant cette connexion avec l’avant et l’ailleurs. Comment cette transmission du patrimoine familial affecte-t-elle les personnes qui ont grandi loin du pays d’origine de leurs parents ?
Avec son travail, Amalia Chraïti-Martin montre que cette question est d’autant plus pressante lorsque le récit familial est accaparé par la mémoire d’un personnage illustre. Son grand-père maternel a joué un rôle crucial dans la résistance tunisienne. Il a été fusillé en 1963. Cet épisode tragique a contraint sa femme — enceinte de leur sixième enfant — de s’exiler en Suisse avec sa famille. Progressivement, le rapport à la culture d’origine s’est focalisé sur cette figure héroïque dans des récits qui laissent peu de place aux femmes lui ayant permis d’atteindre cette notoriété. Le choc de l’arrivée et l’acclimatation dans ce nouveau pays ont provoqué un morcellement de repères identitaires. Dans son travail, Amalia Chraïti-Martin part à la (re)découverte de ses origines et plus particulièrement du village où son grand-père a vécu jusqu’à son départ pour la Palestine en 1947. Dans l’intimité des activités domestiques ou les scènes urbaines, elle raconte la banalité quotidienne à partir de cadrages qui mettent en lumière les zones d’ombres ou font bruire les silences.
Comme elle ne parle pas l’arabe, son attention était en grande partie guidée par les intensités variables de sonorités et de différentes formes de perceptions qui peuvent être communiquées à travers l’oralité. Ses images sont un moyen de raconter une autre histoire familiale — plus intime ou plus spontanée — qui raconte l’exil à partir des moments d’échange, d’écoute et de silence.
— Joël Vacheron