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My Mom Says I’m Special
Le travail artistique de Louane Nyga explore l’identité féminine et la représentation de soi dans l’espace numérique et privé. S’intéressant particulièrement aux formes de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, l’artiste aborde la notion d’« alter ego » et son éventuel potentiel comme outil émancipateur. Vus sous cet angle, Instagram et les autres réseaux sociaux offrent aux femmes une version légitime de la représentation de soi dans la sphère publique numérique, puisque ce sont elles qui se représentent et se rendent visibles.
L’artiste a collaboré pour son projet photographique Mom Says I’m Special avec différentes femmes rencontrées sur Instagram, dont la dramaturgie personnelle l’a fascinée. En discutant avec elles, Louane Nyga a approfondi l’« alter ego » des protagonistes et les a mises en scène chez elles. Le jeu confiant et joyeux d’un autre soi-même est inspiré par les rôles et les personnages de la culture visuelle contemporaine : des vidéos de musique, des séries télévisées, les genres de la science-fiction et de la fantasy. La transformation se déroule dans les chambres à coucher, les salons et les salles de bain des protagonistes. Il s’agit donc de lieux privés où, dans la vie d’une femme, différentes attentes sont placées à différents moments de leur vies. Mais ce sont aussi des lieux où s’opère quotidiennement une transformation choisie, que ce soit par l’application de maquillage, son refus délibéré, ou encore les vêtements et le style comme signes d’appartenance à une certaine communauté. Généralement, ce sont des lieux sûrs (safe spaces) permettant de tester et d’explorer leur identité, loin de « l’oeil numérique ».
Les photographies, évoquant l’univers du rêve, présentent des personnages dont l’image oscille entre idéal et fantaisie. Les créatures féminines hybrides, traditionnellement issues de l’univers des contes et du folklore, semblent particulièrement mal à l’aise dans le monde façonné par le patriarcat. Au moment où les droits des femmes à disposer de leur corps s’amenuisent systématiquement, des êtres mythiques comme la sirène sont synonymes d’autonomie et de fluidité des genres. Ils subvertissent le récit dominant de la figure érotisée par le regard masculin. Leur sort ne dépend dorénavant plus des hommes, et ces transformations constituent un moment émancipateur leur garantissant de nouvelles libertés.
Après la prise de vue, Louane Nyga a mis les photographies à la disposition des femmes. Ainsi circulent-elles dans diverses sphères publiques, dans le contexte artistique autant que celui des réseaux sociaux où le travail a débuté. Soit là où les images, en fonction du public, ne cessent de se renégocier.
— Annette Amberg