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Anodines, douces et ludiques au premier regard, les photographies de Gian Losinger présentent des objets ordinaires, des instants suspendus de la vie quotidienne. Qu’il s’agisse de vues de lac, de fleurs, d’un sweat à capuche délavé ou d’un vol d’étourneaux dans le sud de l’Espagne, ces images sont à la fois héritières de la photographie vernaculaire, de la « street photography », tout en conservant des références évidentes au cinéma documentaire. Sincères, spontanées et authentiques, les images de l’artiste ne font jamais l’objet de notes préalables, de scénarios, de grandes mises en scène ou encore d’éclairages artificiels. L’intervention de Losinger se veut limitée. La composition de ses photographies s’impose à lui dans son environnement immédiat, lors de moments spontanés où il se saisit de son appareil pour contempler, accueillir et récolter ces instants quotidiens d’une beauté inattendue.
C’est là tout l’intérêt pour l’artiste, qui cherche à susciter chez le·la regardeur·euse ce sentiment de curiosité et d’émerveillement éprouvé lorsque l’on observe quelque chose pour la première fois. Connue sous le nom de Shoshin (l’esprit du débutant) dans le bouddhisme zen, cette vision des choses que nous invite à adopter l’artiste renforce la pleine conscience et se caractérise par une attitude de modestie, d’humilité et d’absence de préconceptions. Dans cette perspective, les photographies de Losinger cherchent à se défaire de ce que nous croyons savoir du monde, pour nous recentrer sur les traces tangibles du réel. Difficile pourtant de ne pas voir de références au genre pictural de la vanité, développé au XVIIe siècle. L’artiste joue délibérément avec cette ambiguïté et avoue sélectionner certaines images pour leurs références allégoriques et le caractère furtif de l’existence. Voilà toute la relation singulière à notre environnement quotidien que cherche à revaloriser l’artiste.
Derrière leur apparence feutrée, sobre et candide, ces images répondent à un objectif exigeant. Dans le dessein de constituer une véritable collection de fragments de la vie quotidienne, l’artiste a mis en place un protocole d’indexation par le titre relativement strict. Par conséquent, chaque image porte un intitulé court et descriptif, qui se contente généralement de désigner le sujet principal. La date se limite quant à elle à l’année de la prise de vue. Titres et dates représentent ainsi les bases essentielles de cet index qui contient toutefois des exceptions à la règle. Ainsi, Chrysanthemum, 2021 ou Nights, 2019 peuvent côtoyer It Might As Well Be Spring, 2019 ou encore Solar System, 2019, qui assimile l’agencement de plusieurs fruits à la vaste organisation gravitationnelle de corps célestes autour d’une étoile. Avec ces dérogations, l’artiste échappe à la rigueur des protocoles de l’art conceptuel en y intégrant une touche de poésie et d’humour.
Réalisées indépendamment les unes des autres, les images s’envisagent aussi bien ensemble qu’individuellement. De ce fait, le travail présenté ici ne répond pas aux critères d’une série photographique. Propos, fond et forme ne participent pas d’une même logique. Tels des mots, des signes ou des symboles, les images de Losinger renferment des énoncés narratifs qui peuvent se séquencer, se défaire et s’assembler, pour donner lieu à de nouveaux récits.
— Victoria Muhlig