Nouvelle parution aux Editions IES

L'écologisation du travail social. Les établissements sociaux à l’épreuve du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité

Dominique Grandgeorge

> Plus sur cet ouvrage

Entretien avec Roland Junod, à l’occasion de son départ à la retraite

En tant que chargé d’enseignement à la HETS comme en tant que responsable local et romand de la filière animation socioculturelle, Roland Junod a marqué de son empreinte la formation de toute une génération de travailleurs sociaux. Avec toujours, en point de mire, l’éthique de la profession. A l’occasion de son départ à la retraite, il nous livre quelques-uns de ses souvenirs et de ses réflexions. Nous le remercions pour son engagement et lui souhaitons une longue et heureuse retraite en santé.
 

Roland, peux-tu nous raconter comment tu as débuté ta carrière à la HETS ?

Je suis arrivé à la HETS (alors IES) en 1991, après un début de parcours atypique : une licence en philosophie, douze ans dans le bâtiment et un poste de secrétaire à la jeunesse à la Ville de Bienne ! Faisant le bilan de cette dernière expérience, j’avais identifié que j’y cumulais trois rôles : celui de médiateur, de concepteur et d’organisateur. Sans le savoir, j’avais énuméré les trois fonctions définies pour l’animation socio-culturelle (ASC). L’IES cherchait un enseignant pour cette filière : un mois plus tard je faisais mes débuts dans cette école.

Les étudiants ont-ils changé ? Est-ce différent d’enseigner d’aujourd’hui ?

Finalement, je trouve que les étudiants ont assez peu changé depuis mes débuts, je rencontre toujours des personnalités intéressantes, des étudiants impliqués et ouverts vis-à-vis du métier et de la formation. Jusqu’à mon dernier jour, j’aurai eu le même plaisir à enseigner ! A l’époque, j’ai eu la chance d’organiser plusieurs voyages d’études, ce qui est devenu plus difficile aujourd’hui. J’ai notamment emmené mes étudiants à la découverte de l’action sociale et communautaire dans la banlieue parisienne, où j’avais séjourné ; ces moments-là permettaient d’autres échanges, très riches, avec les étudiants.

En tant que responsable de la filière ASC, tu as été la cheville ouvrière des plans d’études cadres 2002 et 2006. Que souvenir gardes-tu de ce moment charnière où la formation des travailleurs   accède au niveau HES ?

En tant que Biennois, on me voyait un peu comme « l’homme qui murmurait à l’oreille des Suisses allemands » ! On m’a donc  dès 1991 délégué dans la faîtière des écoles d’animation socioculturelle de Suisse. Avec les deux autres faitières nous avons fait un gros travail de définition de nos professions qui a préparé le passage aux HES. A cette époque  j’avais conçu l’utopie, pourtant raisonnable, de synergies véritables entre les écoles de Suisse, un espoir déçu…

Des bases ont été posées  qui ont été utiles au moment de l’élaboration des plans d’études cadre (PEC) en 2002, au niveau des écoles de Suisse romande. Au sein de notre propre école, un véritable travail de consensus impliquant tous les enseignants a été impulsé par la commission pédagogique, notamment sur les valeurs  et orientations à inscrire dans notre propre mise en  musique de ce PEC. Ce que nous avions conçu alors nous allait comme un gant.

L’abandon de ce plan d’étude « fait sur mesure » pour passer au  PEC 2006 romand, sans réel recul et sous la pression du temps, n’a pas été sans susciter beaucoup de critiques et de remous à l’interne. Mais il faut reconnaître quelques réussites majeures, qui reprennent d’ailleurs des éléments du PEC 2002 : primo, le PEC 2006 a consacré un schéma de progression dans l’acquisition des connaissances qui va en gros de la découverte des terrains, de la relation et de la coopération dans l’intervention, à une maîtrise critique plus grande de l’action et à la conception de projets. Secundo, il a fait primer la logique des compétences (sur la base de référentiels élaborés avec les professionnels) sur celle des disciplines et des thèmes, ce qui nous laissait une plus grande liberté de manœuvre et d’interprétation. En outre, les relations avec les autres sites ont permis de mettre en place des synergies intelligentes et des offres de mobilité, notamment au travers d’une offre romande de modules libres ou d’approfondissement.

S’il fallait mettre en lumière un projet qui t’a particulièrement tenu à cœur ?

Là encore, c’est un peu le hasard qui a fait les choses : des amitiés, des rencontres et mon rôle d’enseignant – j’avais accompagné plusieurs étudiants qui effectuaient leur stage en Afrique – , m’avaient amené à tisser des liens forts avec ce continent. J’avais aussi travaillé sur la question du racisme, l’histoire de l’antisémitisme et le travail de mémoire. Tout me conduisait à m’intéresser au Rwanda, où je me suis finalement rendu en 2004, à l’occasion de la Commémoration des 10 ans du génocide.

De ce voyage est né un projet de recherche-action sur la réconciliation et la citoyenneté démocratique, que j’ai mené avec mes collègues du Centre de gestion de conflits de Butare (Université nationale du Rwanda). Il reposait sur la conviction que le nécessaire travail d’unité et de réconciliation mené au Rwanda ne devait pas seulement répondre à une politique gouvernementale mais aussi être impulsé « par le bas » : s’appuyer sur l’expérience et l’empowerment de la société civile. Notre but était de contribuer à l’auto-formation des organisations de la société civile. Nous avons accompagné la mise en place et participé activement à la pratique de dialogues communautaire basée sur l’idée des « sites de citoyenneté ». Ces groupes de parole constitués de citoyens ordinaires issus du génocide (aussi bien survivants que proches de génocidaires) pensent ensemble le passé et l’avenir du Rwanda, échangeant à la fois sur la mémoire du génocide, la citoyenneté, l’action au quotidien. Dans ce contexte, je me suis efforcé d’amener en contre-point, non pas un savoir, mais mes propres confrontations à  la mémoire meurtrie de la guerre et des génocides de l’histoire européenne, à la pesanteur du déni,  et à un travail de réconciliation semé d’embûches. 

Tu es philosophe de formation, et tu as toujours porté une attention particulière à l’éthique dans le travail social. Sous cet angle, quels sont tes espoirs pour le travail social ? Pour la HETS ?

Il y a une tendance aujourd’hui à réduire l’éthique à la déontologie, à un « code de bonne conduite » que se donnent des institutions sommées d’avoir une bonne gestion. Alors que la visée éthique est – comme le dit Ricoeur – « visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Elle implique un retour aux questions premières.  Je souhaite que la HETS, comme les institutions du domaine social, restent des lieux où l’on discute du sens de l’action qu’on mène. Où l’on se souvient qu’être travailleur social, ce n’est pas seulement être dépositaire d’un « agir méthodique et technique », mais aussi  porter une responsabilité de pensée et d’action quant au devenir de la Cité. En tant qu’école, la HETS a un grand rôle à jouer : elle doit rester un laboratoire critique où l’on réfléchit avec les terrains sur le sens des pratiques.

Peux-tu nous dire quelque chose de tes projets pour ta retraite ?

Pourquoi ne pas poursuivre certaines de mes activités, continuer par exemple à enseigner au Rwanda. Mais j’ai avant tout envie d’un vrai moment de rupture, d’une période de « désespoir métaphysique délicieux ». Voyager, retrouver le temps de lire de la littérature, d’écrire…

 

Le vendredi 20 juinà l’occasion de la dernière journée de cours de Roland Junod, les amis de la HETS sont invités à participer à un forum intitulé « L’inquiétude pour le monde et la pensée critique ». Le forum se tiendra à 14h00 à la HETS (auditoire, bât. E, rue du Pré-Jérôme 16). Les étudiants et d’autres invités de marque s’y exprimeront.